
SURVIVRE A DARWIN *
Ville de Niš – Serbie – 06 octobre 2004
Le gros téléphone rouge termine d’avaler mes dernières unités, j’accélère le rythme, ne leur laisse plus de répit ; j’assomme Ana et sa mère de sages résolutions, de promesses obéissantes. Mais depuis la cité dortoir de Somborska, à l’autre bout de la ville, elles font la sourde oreille, et glissent à nouveau toute leur inquiétude dans le combiné, sans oublier les reproches. L’appareil siffle la fin de la partie, et me libère de leurs angoisses. Je raccroche, un peu sonné tout de même, et coupe à travers une résidence. Aux pavillons blancs se succèdent les chantiers de briques rouges et quelques taudis jaunes et mauves de tziganes. Je sors de la ville par la pointe sud de Goritsa, et rejoins la petite route mince et droite, qui mène au parc et au cimetière. L’endroit est vert, calme, invite à de lentes promenades, mais j’y progresse d’un pas pressé, j’enquête. J’ai quelques heures devant moi pour me dévouer à une entreprise exaltante : la traque d’une meute de chiens. L’appareil photo bat contre mon torse gonflé à bloc. L’adrénaline me tend comme un arc, accélère mon souffle, sèche mes lèvres. Elle indique l’approche du moment où tout bascule, l’instant du déclic…
J’ai repéré les chiens hier au matin, près d’une école. Une meute de quinze chiens, dont certains de bonnes tailles, répartis par petits groupes, suivant l’âge, les affinités, et les liens sanguins. À la croisée de leur rue et de mon chemin, la rencontre fut abrupte, le face à face immédiat. Six adultes m’ont approché, sans un grognement, pour me jauger de leurs pupilles et de leurs truffes glacées. J’ai bien tenté de ravaler ma peur, mais j’ai tremblé des pieds aux oreilles. Il y avait surtout un gros mâle, une sorte de chien de montagne, particulièrement puissant. Le calme régnait, la meute s’éloignait en silence, et la fascination m’emporta. Je ne pus alors qu’oublier mon trajet initial, pour me lancer aux trousses des molosses. La meute écuma la ville, ses poubelles, ses jardins, ses rues, ses dépotoirs, provoquant l’effroi ou la colère des habitants. Les jeunes venaient souvent à moi, les adultes surveillaient, poussaient parfois quelques râles, mais laissaient faire. Je m’imaginais presque devenir leur compagnon fidèle, et dormir avec eux, quand le soir venu, sur la petite route du parc, un conflit éclata sans prévenir. Sous les aboiements rageurs de la meute tout entière, et face aux feintes d’attaques du gros mâle, je dus prendre la tangente. La nuit humide d’octobre gagnait la Serbie, et teintait les arbres d’un gris sombre. Caché derrière une lourde barrière en bois, à une trentaine de mètre de la meute, je vis les chiens s’installer dans de gros bosquets, toujours par petits groupes, et par affinités.
Résolu à une deuxième rencontre, et bientôt en vue des buissons, j’avance sur la fine couche de bitume, armé de pellicules et d’un moral d’acier. Mes pas sont ceux d’un géant, je m’habitue à leur rythme, seul dans le silence, quand un jappement m’arrête. Ce doit être un chiot, certainement la meute d’hier, au calme sur ses terres. J’imagine les femelles assoupies, les jeunes qui se chamaillent, et le gros mâle qui guette.. mon sourire s’efface. Une légère angoisse me sert le ventre, vestige des remontrances d’Ana et de sa mère, qui en bonnes serbes terrorisées par les meutes, m’ont promis quelques vilaines morsures. Je m’agrippe les mains moites à l’appareil, et m’avance avec beaucoup moins d’assurance, mais beaucoup plus de frissons, jusqu’au face à face avec les bêtes.
Malheureusement, lorsque mes yeux fixent enfin l’origine des jappements, l’épopée tourne à la pitrerie. Le hasard, habile stratège, se moque de moi, et m’offre en guise de molosse un teckel de cinq kilos à peine, roux et crasseux, qui se frotte avec vigueur au gazon. La bestiole pour chasser ses parasites fait d’incroyables contorsions et gémit d’un plaisir certain. Je m’accroupis et m’applique tout de même un peu pour avoir son œil au moment du déclic, puis cherche aux alentours son, ou sa foutue propriétaire… Mais non, rien que nous deux.
Tiens ? Je me demande ce qu’il fait là, ce vilain roquet, à gesticuler tout seul sur la petite route du parc. Les bosquets de la veille sont abîmés, la terre est couverte de marques et de poils, j’avais pourtant bien là un repère de molosses. Je me remets en marche, pensif, et lui jette ce que je crois être un dernier regard. Mais le chien est à quelques pas derrière moi, sur l’autre rive. Il vient répondre à mes questions, et s’affubler d’un surnom : Hrom (Boiteux en serbe).
Il suffit pour cela de l’observer trottiner à bonne distance. Chaotique trio de pattes, il n’en pose qu’une à l’arrière. L’autre reste le plus souvent collée à son flanc, inutilisable. Le handicap est le cadet de ses soucis, tout en me surveillant du coin de l’œil, Hrom à bien autre chose en tête. La truffe vissée à l’herbe et au bitume, il sonde le monde des odeurs. J’avise alors un quignon de pain dûment rassis et souillé que je considère comme l’indice décisif. Je frappe l’immondice d’un intérieur du gauche, qui l’envoie valdinguer du côté de la bête. Le chien inspecte, renifle, puis avale sans se presser. Le pain et la boue engloutis, Hrom reprend sa marche boiteuse, et me contemple en se trémoussant, tant qu’il peut, de l’arrière-train.
De mon côté, de plus en plus pensif, je m’aperçois que le teckel pose une énigme : Un chien affamé, couvert de puces, sérieusement blessé, seul, qui suit les gens tout en sachant garder ses distances, Hrom le boiteux est un chien de Slobodan, un teckel errant et infirme, qui comme les molosses survit depuis quelques années dans les rues de Nis.
La question c’est « comment ? ».
Trois ou quatre kilomètres nous séparent du parc et du cimetière. Hrom semble réaliser que je n’ai rien pour lui, et renifle de son côté. Pourtant, si j’arrête mon pas, il fait de même, il me suit. Je reprends la marche sur un pas régulier, une dizaine de minutes passent, et le teckel s’impatiente. Il précipite sa truffe et ses trois pattes, et parvient à me distancer. Je le vois rejoindre deux maisons blanches, posées là dans le gazon, sans clôture, avec une petite voie de garage et du linge au balcon. Elles dégagent d’ici, en plus de l’odeur du feu de bois, une allure fort accueillante. Hrom en inspecte les poubelles, fouille rapidement les recoins, et revient vers moi, couinant d’être bredouille, mais content quand même. Il quémande en me faisant tout son cirque de teckel sympa mais très triste et blessé. Je l’ignore en souriant, et regarde, au loin, venir les silhouettes de quelques passants. Un homme, un cycliste et deux vieilles avec foulard et cabas. Tandis que Hrom continu à m’implorer, je regarde ses oreilles, au bout d’un moment elles pivotent. Il dédaigne le cycliste et l’homme seul pour trotter sans hésiter vers les grands-mères. Il couine avec insistance, elles finissent par céder, le pain sort du cabas, et le teckel se régale. Du coup, il semble baptiser les grands-mères nouvelles compagnes, il suit leurs pas de prêt, et réclame. Nos chemins se croisent sans un regard du mendiant, qui passe la truffe fixée aux odeurs de marché, en soufflant quelques soupirs à ses dames. Je continue ma route sans me retourner, ni même ralentir mon pas, œil pour œil dent pour dent. Pourtant, quelques minutes plus tard, je vois Hrom revenir sur mon flanc, il a peut-être décidé d’un chemin, qui semble aussi être le mien, pour l’heure.
Deux chiens errants sont en vue, des bâtards de tailles moyennes, pouilleux et tachetés, qui froissent les buissons en se bousculant. Hrom se rapproche sensiblement de moi, baisse la queue et la tête, et passe en parfait dominé, décrivant autour des molosses un lent arc de cercle. Ceux-là n’ont pas un instant à perdre avec un teckel ou un homme, ils continuent leur chahut, et partent en oblique s’enfoncer dans les champs. Je jurerais que ces deux-là vivent, comme la meute, dans un univers mental beaucoup plus canin et sauvage que celui du teckel. Hrom perd rapidement l'attitude du soumis, et retrouve son entrain, son trot chaotique et joyeux, jusqu’à une énorme benne. Un tsigane en fouille le contenu à la recherche de cartons, et le chien fonce le rejoindre. L’homme l’accueille en riant, le teckel est plus fou que jamais, ils semblent célébrer leur rencontre, ou peut être leurs retrouvailles. Le tsigane lui jette quelques ordures noires et gluantes, fouette son cheval, et met en branle sa carriole. Le chien avale le tout, fait une inspection en règle de la benne, et, comme je m’approche de lui, vient me retrouver en boitant. Nous passons donc ensemble le grand porche en ferraille, qui fend le vieux mur de ciment, et forme l’entrée du parc.
Le teckel trépigne et me regarde. Il a probablement vécu au chaud, chez une dame ou dans une famille, et se croit en balade. Pourtant Hrom ne peut avoir l’air aussi pouilleux et débrouillard sans être un chien errant, un teckel fuyard ou abandonné, usant de la truffe et mendiant, sans maître. Je me dis que, quand même, pour un boiteux, il se tire bien de cette affaire. Pour survivre face aux hommes et aux autres chiens, il s’est adapté aux habitudes, aux règles propres à chaque espèce, et sait différencier les individus. Du haut de ses trois pattes, il en tire un certain savoir faire, et défit la loi du plus fort.
Quelques mètres après l’entrée du parc se trouve un panneau interdisant aux hommes d’y promener leurs chiens. Dans le cercle rouge de la loi, un homme et un chien, barrés d’une grosse diagonale, interdits de promenades communes. Le parc dépend de l’église et du cimetière, les gardiens y portent la barbe, de gros sourcils sévères, et la cape noire de l’autorité religieuse. Je regarde Hrom et pour la première fois notre association m’inquiète. Mais à cet endroit précis le boiteux me quitte pour de bon, sans un regard, pour aller flâner dans le parc immense.
« Ah non ! » je m’exclame, « Ta survie est un exploit dont la médaille te revient toute entière, et je veux bien te couronner roi des teckels. Mais tu ne me feras pas croire qu’en plus, si tu croises un panneau, tu le comprends. L’histoire de Hans te précède ! »
cliquez sur la photo pour voir l'oeil de Hrom
* SURVIRE A DARWIN : survivre à ce que certains théoriciens ont fait de Darwin : la victoire du plus fort comme seule loi – et l’égoïsme comme seul moteur.
L’histoire de Hans à lire sur ce site .Libellés : chiens errants, texte