
Le coeur d'une cité dortoir de Niš, avec ses étendues de gazon, ses parkings, son terrain de basket, son "trafik" (tabac, presse, épicerie)..
Les travailleurs agitent bruyamment la cité le matin et le soir. Dès cinq heures, dans le concert matinal des oiseaux, les voitures poussives lancent leurs premiers râles, les bus ramassent leurs premières grappes de salariés endormis*. Vers sept heures les écoliers, collégiens, lycéens, prennent le relais en piaillant. Une heure plus tard, la cité, presque vide, se rendort.
L'après midi les poubelles et leur lot de bagarres entre chiens et chats errants deviennent les seuls points d'agitation du bitume et du gazon presque déserts. Quelques bébés se promènent en famille, quelques anciens marchent en solitaires, quelques jeunes, échappés du collège, s'entraînent au basket pour les matchs du soir.
Parfois un homme abattu traverse lentement la cité, bâtiment après bâtiment, étage après étage, pour tenter de trouver derrière l'une des deux cent cinquante portes un acheteur pour ses quatre assiettes et sa paire de pantoufles.
On entend le son d'une télé crachotante, l'accordéon d'un voisin mélomane, les sabots des chevaux tsiganes, les coups de marteau des chantiers tout proches. Des gens bronzent sur leur balcon, étendent le linge, discutent parfois la tête dans le vide avec le voisin du balcon supérieur.
Le soir, les jeunes se regroupent en fonction des âges. Les grands prennent d'assaut le terrain de basket jusqu'à deux ou trois heures du matin. Les plus jeunes s'assemblent pour discuter ou jouer au foot, souvent ils se séparent à nouveau en deux groupes côte à côte, parfois ils s'éparpillent dans toute la cité, mais rarement.
Les gens se connaissent un peu tous, comme dans les villages, mais beaucoup affirment que c'est un fait récent. De très nombreux habitants se sont rencontrés lors des rassemblements spontanés qui ont eu lieu au coeur des cités dortoirs pendant les bombardements de l'Otan.
Des âmes têtues qui se remontaient le moral à coups d'eau de vie, de slogans nationalistes et de grands rires, ou juste des spectateurs effrayés qui se rassemblaient pour commenter fébrilement les salves d'obus téléguidés. Avec une brique de lait et un morceau de pain par jour et par famille, il faut imaginer toute une bande de crève-la-faims apeurés mais fiers et rageurs, mettant en place la survie du quartier, affichant une solidarité bruyante, défiant les bombardiers lors de concerts où chaque spectateur brandissait au dessus de sa tête une cible photocopiée.
L'intensité des échanges humains pendant cette période est raconté par tous avec fierté et parfois même une certaine nostalgie. Beaucoup parlent d'amour et d'amitié reçus et donnés de manière hystérique, balayant les privations et l'anxiété extrême du moment.
Quelques habitants devenus amis m'ont expliqué, à voix basse, combien cette flambée de sentiments solidaires était aussi fragile que tapageuse. Entourée du fracas des bombes, de rumeurs alarmistes et superstitieuses, de conflits entre pro et anti Milosevic, d'actes de pillage, de folie, de panique.. Un avant-goût de chaos anarchique et violent, que l'on passe volontier sous silence dans les récits, pour s'en tenir à l'essentiel : la flamme des solidaires a tenu.
Le contexte a tissé des liens en tous sens entre les étages et les bâtiments, liens qui existent encore aujourd'hui, et qui expliquent pour certains habitants le sentiment de "grande famille", en vogue dans les cités dortoir de Nis, et dans toute la Serbie bombardée.
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